Mines de Charbon de la Matheysine : L’Histoire Complète (1800-1997)

Du « grattage » paysan du XVIIIe siècle au monopole des Charbonnages de France : comment une centaine de sites épars se sont unifiés pour extraire le meilleur anthracite du monde.

Chiffres Clés

  • Durée : 2 siècles d’exploitation

  • Sites : +100 anciens points d’extraction

  • Production : Jusqu’à 800 000 tonnes/an (à l’apogée)

  • Fin : 1997

Une terre de contrastes : Entre nature et industrie

Le Trésor Géologique : L’Anthracite de la Matheysine
Niché entre les massifs du Vercors et des Écrins, le Plateau Matheysin est bien plus qu’un simple belvédère naturel. Si ses paysages attirent aujourd’hui les amoureux de grands espaces, c’est son sous-sol qui a dicté le destin de la région pendant deux siècles.

Cette terre recèle une particularité géologique rare : l’anthracite. Contrairement au charbon classique, l’anthracite de la Mure et des environs est un combustible d’une pureté exceptionnelle. Pauvre en matières volatiles et très riche en carbone, il brûle longtemps, dégage une chaleur intense et produit peu de fumée. C’est cette qualité supérieure qui a valu au bassin minier dauphinois sa renommée internationale et qui a justifié des investissements colossaux pour aller le chercher toujours plus profond.

Ce qui se cache sous vos pieds…
Lorsque vous randonnez aujourd’hui sur les sentiers paisibles de la Matheysine, il est difficile d’imaginer le fourmillement d’activité qui régnait ici autrefois. Et pourtant, vous marchez littéralement au-dessus de l’histoire.

Sous les prairies verdoyantes s’étend un gigantesque labyrinthe souterrain, vestige d’une épopée humaine intense. On dénombre près de 100 anciens sites miniers (puits, galeries, descenderies) disséminés sur le territoire. Chaque monticule de terre, chaque ruine industrielle est le témoin silencieux du travail acharné des « Gueules Noires ». Cette aventure industrielle, qui a façonné les hommes autant que les paysages, a connu son point final brutal en mars 1997, avec la remontée de la dernière tonne de charbon au Puits du Villaret, marquant la fin de l’extraction charbonnière en France.

Le Temps des Paysans-Mineurs : L’ère de l’exploitation artisanale (Avant le XIXe)

Bien avant l’érection des majestueux chevalements en béton et l’organisation industrielle, l’extraction du charbon en Matheysine relevait davantage de la survie que de l’industrie. C’était une époque où la distinction entre l’agriculteur et le mineur n’existait pas encore : c’était le temps des « paysans-mineurs ».

L’anthracite à fleur de terre

Durant cette période, l’exploitation se limitait à la surface. La géologie tourmentée du plateau faisait que l’anthracite « affleurait » souvent à flanc de montagne ou dans les ravines. Il n’était pas nécessaire de creuser des puits profonds : il suffisait de se baisser ou de creuser sommairement.
On ne parlait pas encore de mines, mais de simples « grattages ». Les habitants repéraient les veines noires visibles à l’œil nu et creusaient des trous de quelques mètres, souvent étayés de façon précaire avec du bois local, pour récupérer la précieuse roche

Le chauffage domestique : Pour affronter les hivers rigoureux du plateau.

L’industrie locale : Alimenter les nombreux fours à chaux de la région, gourmands en énergie pour transformer le calcaire.

Une « cueillette minérale » pour l’économie locale
Cette activité était saisonnière et opportuniste. L’hiver, lorsque la neige recouvrait les champs et empêchait le travail agricole, les hommes se tournaient vers le sous-sol.
L’anthracite extrait avait alors deux fonctions vitales :

Un cadre juridique encore flou
Jusqu’au début du XIXe siècle, l’exploitation se faisait sans véritable cadre légal rigoureux. Il n’y avait pas encore de grandes concessions accordées par l’État. C’était une période de « cueillette minérale », anarchique et sans vision à long terme. Le propriétaire du sol s’estimait souvent propriétaire du sous-sol, exploitant son lopin de terre comme il l’entendait, sans se douter que quelques décennies plus tard, cette ressource deviendrait le moteur économique de toute la région.

Le XIXe siècle : La « Ruée vers l’Or Noir » et la Fragmentation

Le XIXe siècle marque un tournant radical. Fini le temps du « grattage » artisanal : avec la révolution industrielle, la soif d’énergie explose et l’État français décide de mettre de l’ordre dans le sous-sol. La loi de 1810 dissocie la propriété du sol de celle du tréfonds : désormais, pour creuser, il faut une concession officielle.

Une mosaïque de concessions concurrentes
Dès lors, le Plateau Matheysin se transforme en un véritable échiquier industriel. L’État accorde des droits d’exploitation parcelle par parcelle, créant une mosaïque complexe.
Chaque commune voit fleurir ses propres compagnies et ses puits. On ne parle pas encore d’un bassin unifié, mais de multiples fiefs miniers :

  • À La Motte-d’Aveillans, on exploite intensément les couches supérieures.

  • À Notre-Dame-de-Vaulx et Peychagnard, d’autres sociétés tentent leur chance.

  • Autour de La Mure, la bataille pour les meilleurs terrains fait rage.

La guerre des filons et des petites sociétés
C’est une époque de concurrence féroce. Une multitude de petites sociétés privées (souvent sous-capitalisées) se battent pour accéder aux veines d’anthracite les plus rentables. C’est une « guerre souterraine » où chacun tente de maximiser sa production avant le voisin. Mais cette fragmentation pose un problème majeur : le manque de moyens pour moderniser les infrastructures et assurer la sécurité.

Le goulot d’étranglement : Le défi du transport
Si extraire le charbon est une chose, le vendre en est une autre. Avant l’arrivée du chemin de fer, les compagnies font face à un obstacle logistique majeur : l’enclavement.
L’anthracite doit être acheminé vers les clients de Grenoble par la route, via la redoutable descente de Laffrey. C’est le temps des charrois interminables : des centaines de tombereaux tirés par des chevaux et des mulets encombrent les routes boueuses. Ce transport lent, coûteux et dangereux freine le développement des mines et grève la rentabilité des petites exploitations. Le charbon est là, abondant, mais il étouffe faute de pouvoir sortir massivement du plateau.

Cette impasse logistique ne sera résolue qu’avec la construction d’une ligne de chemin de fer légendaire…

  • Avant 1800 : L’ère des "Grattages"

    Exploitation Paysanne

    Extraction de surface non réglementée. Les paysans utilisent l’anthracite pour les fours à chaux et le chauffage local. Pas de vraies galeries.

  • Débuts de l’Industrie

    Napoléon instaure le régime des concessions. Multiplication des petits puits (La Motte, Peychagnard, La Mure). Forte concurrence entre dizaines de petites sociétés.

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    1806 - 1850 : La Mosaïque de Concessions

  • 1888 : Le Désenclavement

    Arrivée du Train

    Le chemin de fer de La Mure (SGLM) connecte le plateau à Grenoble. La production explose, les petites mines isolées deviennent obsolètes.

  • L’Hégémonie de la Compagnie de La Mure

    Rachats successifs. Fermeture des petits sites dangereux. Creusement des grands puits modernes (Puits des Rioux).

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    1900 - 1940 : La Concentration

  • 1946 : Le Monopole d’État

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    Nationalisation

    Création des Houillères du Bassin du Dauphiné (HBD) sous l’égide de Charbonnages de France. Unification totale de la gestion.

  • Fermeture Définitive

    emontée de la dernière benne au Puits du Villaret. Fin de l’extraction charbonnière en Matheysine.

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    Mars 1997 : La Fin d’une Époque

Le Tournant Industriel : Le temps des géants et de la rationalisation

À la fin du XIXe siècle, l’exploitation minière en Matheysine change de visage. Les méthodes artisanales et la concurrence anarchique montrent leurs limites. Pour aller chercher le charbon plus profond, il faut des capitaux énormes que les petites sociétés familiales ne possèdent pas. C’est la fin de l’époque des pionniers et le début de l’ère des ingénieurs.

La concentration : La victoire du plus fort
Une logique économique implacable se met en place. Les petites exploitations, trop fragiles financièrement ou mal gérées, font faillite ou sont absorbées. Le paysage minier se simplifie radicalement : les multiples concessions indépendantes (La Motte, Peychagnard, Aveillans) sont progressivement rachetées et fusionnées.
De ce jeu de « Monopoly industriel » émerge un acteur hégémonique qui va régner sur le plateau : la Compagnie des Mines de la Mure. C’est elle qui va unifier le bassin minier et lui donner sa dimension industrielle moderne.

La révolution technologique : L’avènement des Grands Puits
Avec cette concentration des capitaux, la technologie fait un bond en avant spectaculaire. On abandonne progressivement les descenderies et les galeries horizontales à flanc de montagne pour se lancer dans le creusement de puits verticaux.
C’est la naissance des « cathédrales industrielles » dont les chevalements marquent encore le paysage ou la mémoire locale :

  • Le Puits Sainte-Marie (foncé dès la fin du XIXe), véritable prouesse technique pour l’époque.

  • Le Puits des Rioux à Prunières, qui deviendra un centre névralgique de l’extraction.

La rationalisation : Fermer pour mieux régner
Cette modernisation entraîne une réorganisation totale du travail. La Compagnie décide de rationaliser l’extraction.
Au lieu d’entretenir des dizaines de petits sites dispersés, dangereux et peu rentables, on ferme les « grattages » obsolètes. Tout l’effort se concentre désormais sur quelques sites géants et ultra-mécanisés. Le charbon n’est plus remonté par des centaines de petits trous, mais converge sous terre vers ces grands puits centraux pour être remonté à la surface en quantités massives. C’est le début de l’exploitation industrielle à grande échelle.

De la Nationalisation à la Fermeture : L’Apogée et la Fin d’un Monde (1946-1997)

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France doit se reconstruire et a un besoin vital d’énergie. C’est l’heure de la « Bataille du Charbon ». En 1946, l’État nationalise les exploitations minières. La Compagnie des Mines de la Mure disparaît pour laisser place aux Houillères du Bassin du Dauphiné (HBD), une entité des Charbonnages de France.
Désormais, il n’y a plus qu’un seul patron : l’État. Les mineurs obtiennent un statut protecteur, une reconnaissance de la pénibilité de leur travail, et l’exploitation change d’échelle.

Le Puits du Villaret : La modernisation ultime
Pour maximiser la production, les Houillères lancent un vaste programme de modernisation. L’objectif est de concentrer toute l’extraction sur un site ultra-performant. C’est la naissance du Puits du Villaret à Susville.
Mis en service à la fin des années 40, ce colosse industriel devient le cœur battant de la Matheysine. Équipé des technologies les plus modernes, il permet d’atteindre des profondeurs records et de centraliser le charbon venu des autres secteurs (comme le Puits des Rioux) via des liaisons souterraines. C’est l’apogée technique du bassin : jamais on n’a extrait autant d’anthracite, et aussi vite.

Le déclin, la colère et le silence
Pourtant, dès les années 1960-70, le vent tourne. La concurrence du pétrole, puis du nucléaire, et la complexité géologique des gisements alpins rendent l’anthracite matheysin de moins en moins rentable face au charbon importé.
Des plans de récession sont annoncés. La vallée refuse de mourir. C’est le temps des luttes sociales acharnées, marquées par des grèves dures et des actions symboliques fortes, dont la mémorable « Marche des Mineurs sur Grenoble ». Les Gueules Noires se battent pour leur emploi et la survie de leur territoire.

Mars 1997 : La fin de l’histoire
Malgré la résistance et la qualité exceptionnelle du charbon, la condamnation est inéluctable. La date fatidique tombe : mars 1997.
Lorsque la dernière tonne remonte du Puits du Villaret, ce n’est pas seulement une mine qui ferme. C’est tout un pan de l’histoire industrielle française qui s’éteint. Le Villaret a le triste privilège d’être le dernier siège d’extraction de charbon en activité en France. Après deux siècles de bruit et de fureur, le silence retombe définitivement sur le plateau matheysin.

Photographie historique du chevalement du puits du Villaret à Susville lors de l'arrêt de l'exploitation en 1997.